Les chevaux de Prinias

En Crète, le temple de Prinias est célèbre pour être l’une des réalisations architecturales marquantes de la période post-mycénienne.

Il est daté de la fin du VIIème siècle av. J.-C et présente des caractéristiques dont les influences s’étendent de l’Égypte à la Syrie. Que l’on en juge par soi-même en observant la restitution ci-dessous:

Ce qui m’intéresse est évidemment la frise de cavaliers décorant la façade à trois colonnes (!).

Bien que la glyptique  soit souvent délicate  d’interprétation, je verserai cette pièce au dossier de la taille des chevaux à la fin du VIIème siècle. En effet, entreprise délibérée ou non, le sculpteur nous montre ici des chevaux dont la taille n’est pas négligeable. Associée au programme architectural du temple, faut-il y voir également une influence orientale ou bien le sculpteur pouvait-il s’inspirer de ce qu’il pouvait observer de son entourage ?

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Les leçons d’Hérodote II

Tout le monde sait qu’Hérodote (premier quart du Vème s. av. J.-C.) est une mine de renseignements et si Ciceron a pu le créditer du titre de père de l’Histoire (Lois, I, 1), il n’oublie pas de préciser que le récit du premier “ethnographe” grec est aussi riche en “fables”. Voyons un peu.

Il est une race de chevaux étranges dont l’origine est assurément très ancienne, sans toutefois faire l’unanimité tant il est difficile de déterminer de manière précise le berceau des races ainsi que les croisements qui ont pu s’effectuer bien avant que l’homme ne s’occupe plus attentivement d’élevage. Cette race est celles des magnifiques Akhal Tekké, originaire, nous dit-on, d’Asie centrale et même très précisément de la région d’Asgabat au Turkménistan.

Dans la littérature, les Akhals sont souvent décrits comme les descendants des “chevaux de Nisa” et parfois même des “chevaux d’or de Nisa”. La plupart des sources se réclament alors des récits du grand Hérodote. Quelle est la réalité hérodotéenne de ces appellations ?

La première mention se trouve au Livre III, 106. Hérodote mentionne la taille extraordinaire des animaux de l’Inde mais précise que ses “chevaux [sont] inférieurs, eux, à la race mède qu’on appelle Chevaux de Nisa”. ([...] ἵππων (οὗτοι δὲ ἑσσοῦνται ὑπὸ τῶν Μηδικῶν, Νησαίων δὲ καλευμένων ἵππων).

La deuxième mention apparaît au Livre VI, 40. Il s’agit de l’épisode du Lydien Pythios dont le fils ainé vient d’être coupé en deux sur ordre de Xerxès. Phytios a supplié le Perse de lui épargner, ainsi qu’à son meilleur fils, les combats qui attendent l’armée durant l’invasion de la Grèce. Xerxès fait disposer les moitiés du corps supplicié de part et d’autre de la route et y fait passer l’armée pour qu’elle puisse s’instruire de l’exemple. S’ensuit la description de cette armée.

“[...] En tête du deuxième groupe venaient mille cavaliers choisis entre tous les Perses; puis mille lanciers, également choisis entre tous, qui portaient leur lance la pointe en bas; puis dix chevaux sacrés de Nisa, magnifiquement carapaçonnés. (Voici d’où vient leur nom: il y a en Médie une vaste plaine qui s’appelle Nisaion, et ce schevaux de grande taille en proviennent). Après ces dix chevaux paraissait le char sacré de Zeus [Orzmud] tiré par huit chevaux blancs; le cocher marche à pied, en arrière des bêtes dont il tient les rênes, car nul mortel ne peut prendre place sur le char. Ensuite venait Xerxès lui-même sur un char traîné par des chevaux de Nisa; à côté marchait son cocher Patiramphès, fils d’un Perse, Otanès”. προηγεῦντο μὲν δὴ ἱππόται χίλιοι, ἐκ Περσέων πάντων ἀπολελεγμένοι· μετὰ δὲ αἰχμοφόροι χίλιοι καὶ οὗτοι ἐκ πάντων ἀπολελεγμένοι, τὰς λόγχας κάτω ἐς τὴν γῆν τρέψαντες· μετὰ δὲ ἱροὶ Νησαῖοι καλεόμενοι ἵπποι δέκα κεκοσμημένοι ὡς κάλλιστα. (3) Νησαῖοι δὲ καλέονται ἵπποι ἐπὶ τοῦδε· ἔστι πεδίον μέγα τῆς Μηδικῆς τῷ οὔνομα ἐστὶ Νήσαιον· τοὺς ὦν δὴ ἵππους τοὺς μεγάλους φέρει τὸ πεδίον τοῦτο. (4) ὄπισθε δὲ τούτων τῶν δέκα ἵππων ἅρμα Διὸς ἱρὸν ἐπετέτακτο, τὸ ἵπποι μὲν εἷλκον λευκοὶ ὀκτώ, ὄπισθε δὲ αὖ τῶν ἵππων εἵπετο πεζῇ ἡνίοχος ἐχόμενος τῶν χαλινῶν· οὐδεὶς γὰρ δὴ ἐπὶ τοῦτον τὸν θρόνον ἀνθρώπων ἐπιβαίνει. τούτου δὲ ὄπισθε αὐτὸς Ξέρξης ἐπ᾽ ἅρματος ἵππων Νησαίων· παραβεβήκεε δέ οἱ ἡνίοχος τῷ οὔνομα ἦν Πατιράμφης, Ὀτάνεω ἀνδρὸς Πέρσεω παῖς.)

On notera au passage la destinée de ces chevaux sacrés qui furent volés par les Péoniens (ou les Thraces) lors de la retraite précipitée de Xerxès. (VIII, 115)

La dernière mention explicite des chevaux de Nisa se trouve en IX, 20. Mardonios, resté avec 300’000 hommes et cavaliers en Grèce sur les ordres de Xerxès doit faire face à la coalition grecque. Le combat s’engage dans la plaine de l’Asopos et Mardonios envoie sa cavalerie à l’assaut des troupes grecques:

“Comme les Grecs ne descendaient pas dans la plaine, Mardonios lança contre eux toute sa cavalerie, sous les ordres d’un chef illustre en Perse, Masistios (les Grecs l’appellent Makistios), monté sur un cheval de Nisa magnifiquement harnaché, avec une bride d’or.” (Μαρδόνιος δέ, ὡς οὐ κατέβαινον οἱ Ἕλληνες ἐς τὸ πεδίον, πέμπει ἐς αὐτοὺς πᾶσαν τὴν ἵππον, τῆς ἱππάρχεε Μασίστιος εὐδοκιμέων παρὰ Πέρσῃσι, τὸν Ἕλληνες Μακίστιον καλέουσι, ἵππον ἔχων Νησαῖον χρυσοχάλινον καὶ ἄλλως κεκοσμημένον καλῶς .)
Il est bien sûr difficile d’identifier de manière indubitable les chevaux de Nisa aux Akhal. Mais le site de Nisa a bien été identifié et se trouverait sur un site à quelques kilomètres d’Asgabat: cette ville sera, bien plus tard, la capitale des Parthes. A l’époque d’Hérodote, les références citées font exclusivement mention d’une plaine de Nisa (et non d’une ville) qui se trouve en territoire mède.

La géographie de Strabon nous vient ici en aide. Ayant vécu à cheval (ah !) sur les siècles avant et après J.-C, il est connu pour sa Géographie. Son oeuvre est divisée en chapitres relatifs aux régions qu’il expose. Le livre XI sur l’Asie nous intéresse parce qu’il traite, entre autres, des régions de la Parthyée (Chap. 9), de la Médie (Chap. 13) et de l’Arménie (Chap 14). Cela concerne, en gros, tout le pourtour méridional de la mer Caspienne.

Le premier réflexe est évidemment de lire le chapitre sur la Parthyée mais là, déception, Strabon ne mentionne rien qui puisse nous venir en aide. Par contre, on trouvera (toujours au Livre XI) dans le chapitre sur la Médie les renseignements suivants:

L. XI, 13, 7: “La majeure partie de la [Grande] Médie se compose de pays élevés et froids : tels sont, par exemple, les environs d’Ecbatane, ceux de Rhages et des Pyles Caspiennes et en général toute la contrée qui s’étend au N. de ce défilé jusqu’à la Matiané et à l’Arménie. Au-dessous des Pyles Caspiennes, au contraire, le pays composé de terrains bas et de vallons très encaissés présente un aspect des plus riants et paraît se prêter à toutes les cultures, celle de l’olivier exceptée : encore l’olivier s’y rencontre-t-il de loin en loin, mais il est avéré que le fruit en est toujours maigre et sec. Cette même partie de la Médie, comme l’Arménie aussi, du reste, est très favorable à l’élève des chevaux. Elle contient notamment sous le nom d’Hippobotum une vaste prairie que traverse la grande route allant de la Perse et de la Babylonie aux Pyles Caspiennes et où paissaient, dit-on, au temps de la domination persane, jusqu’à 50 000 juments appartenant aux haras royaux. De ces haras suivant les uns, des pâturages d’Arménie suivant les autres, sortaient ces fameux chevaux de Nisa, réservés à cause de leur incomparable beauté et de leur taille exceptionnellement grande pour le service personnel des rois de Perse, mais qui représentaient en tout cas, comme les chevaux parthes aujourd’hui, une race particulière entièrement distincte des chevaux grecs ou autres qu’on voit dans nos pays. J’ajouterai que, si nous appelons medica l’herbe réputée la plus nourrissante pour les chevaux, c’est qu’elle croît ici plus abondamment que partout ailleurs”. (Ἡ πολλὴ μὲν οὖν ὑψηλή ἐστι καὶ ψυχρά· τοιαῦτα δὲ καὶ τὰ ὑπερκείμενα τῶν Ἐκβατάνων ὄρη καὶ τὰ περὶ τὰς Ῥάγας καὶ τὰς Κασπίους πύλας καὶ καθόλου τὰ προσάρκτια μέρη τὰ ἐντεῦθεν μέχρι πρὸς τὴν Ματιανὴν καὶ τὴν Ἀρμενίαν. Ἡ δ’ ὑπὸ ταῖς Κασπίοις πύλαις ἐν ταπεινοῖς ἐδάφεσι καὶ κοίλοις οὖσα εὐδαίμων σφόδρα ἐστὶ καὶ πάμφορος πλὴν ἐλαίας· εἰ δὲ καὶ φύεταί που, ἀλιπής τέ ἐστι καὶ ξηρά· ἱππόβοτος δὲ καὶ αὕτη ἐστὶ διαφερόντως καὶ ἡ Ἀρμενία· καλεῖται δέ τις καὶ λειμὼν ἱππόβοτος, ὃν καὶ διεξίασιν οἱ ἐκ τῆς Περσίδος καὶ Βαβυλῶνος εἰς Κασπίους πύλας ὁδεύοντες, ἐν ᾧ πέντε μυριάδας ἵππων θηλείων νέμεσθαί φασιν ἐπὶ τῶν Περσῶν, εἶναι δὲ τὰς ἀγέλας ταύτας βασιλικάς. Τοὺς δὲ Νησαίους ἵππους, οἷς ἐχρῶντο οἱ βασιλεῖς ἀρίστοις οὖσι καὶ μεγίστοις, οἱ μὲν ἐνθένδε λέγουσι τὸ γένος, οἱ δ’ ἐξ Ἀρμενίας· ἰδιόμορφοι δέ εἰσιν, ὥσπερ καὶ οἱ Παρθικοὶ λεγόμενοι νῦν, παρὰ τοὺς Ἑλλαδικοὺς καὶ τοὺς ἄλλους τοὺς παρ’ ἡμῖν. Καὶ τὴν βοτάνην δὲ τὴν μάλιστα τρέφουσαν τοὺς ἵππους ἀπὸ τοῦ πλεονάζειν ἐνταῦθα ἰδίως μηδίκην καλοῦμεν [...])

Le chapitre sur l’Arménie offre encore une attestation importante en L. XI, 14, 9:
“[...]D’autre part l’Arménie est si favorable à l’élève des chevaux et ses pâturages à cet égard sont si près d’égaler ceux de la Médie qu’il est notoire qu’une partie des chevaux de Nisa affectés au service exclusif des rois de Perse en provenaient et que chaque année le satrape chargé du gouvernement de cette province était tenu d’envoyer au grand roi 20 000 poulains pour figurer dans les fêtes mithriaques. On raconte aussi que, quand Artavasde joignit Antoine pour envahir avec lui la Médie, il se plut, dans la revue qu’il fit passer de ses troupes au général romain, à déployer devant lui en ordre de bataille, indépendamment des autres corps de cavalerie qu’il avait amenés avec lui, une force de 6000 cataphracti ou chevaux bardés de fer. Mèdes et Arméniens prisent en effet beaucoup cette lourde et massive cavalerie. Ajoutons qu’ils ne sont pas les seuls et que les Albani eux-mêmes ont des cataphracti dans leurs armées”. (Οὕτω δ’ ἐστὶν ἱπποβότος σφόδρα ἡ χώρα καὶ οὐχ ἧττον τῆς Μηδίας, ὥστε οἱ Νησαῖοι ἵπποι καὶ ἐνταῦθα γίνονται, οἷσπερ οἱ Περσῶν βασιλεῖς ἐχρῶντο, καὶ ὁ σατράπης τῆς Ἀρμενίας τῷ Πέρσῃ κατ’ ἔτος δισμυρίους πώλους τοῖς Μιθρακίνοις ἔπεμπεν. Ἀρταουάσδης δὲ Ἀντωνίῳ χωρὶς τῆς ἄλλης ἱππείας αὐτὴν τὴν κατάφρακτον ἑξακισχιλίαν ἵππον ἐκτάξας ἐπέδειξεν, ἡνίκα εἰς τὴν Μηδίαν ἐνέβαλε σὺν αὐτῷ. Ταύτης δὲ τῆς ἱππείας οὐ Μῆδοι μόνοι καὶ Ἀρμένιοι ζηλωταὶ γεγόνασιν, ἀλλὰ καὶ Ἀλβανοί· καὶ γὰρ ἐκεῖνοι καταφράκτοις χρῶνται).

On constate donc qu’indépendamment de la localisation précise des origines des chevaux de Nisa impossible à déterminer, l’entier de cette région est favorable aux hippobotoi – aux éleveurs de chevaux  – et qu’en outre, elle fournit au temps d’Hérodote et des Mèdes des chevaux de grande taille appelés chevaux de Nisa. Au temps de Strabon, ce sont les Parthes qui se distinguent par une race qui n’est en nul point comparable aux chevaux des Grecs. Pourquoi dès lors ne pas se laisser tenter par l’identification des Chevaux de Nisa à la race des Akhal ?

Un point ne ressort à ma connaissance jamais mais je ne demande qu’à être contredit. Je n’ai trouvé aucune indication antique faisant référence aux chevaux d’or de Nisa. Se peut-il que la formule soit moderne et inspirée de la robe surprenante des ces chevaux d’exception ?

Pour conclure cette deuxième leçon hérodotéenne: je réitère ma question. Quelle sorte de toison d’or pouvait bien aller chercher Jason qui, fort de ce succès, se maria à Médée (Μήδεια !) ?

Nous en aurons certainement l’occasion d’en reparler…

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Une version carte postale de la fibule béotienne ?

Bonne année 2011 !

 

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Jason I

Bon sang: c’était quoi cette toison d’or ?

Pourquoi les Argonautes se sont-ils imposés un voyage en Colchide ?

Qui était Médée ? Que cache le mythe de Jason et la Toison d’or ?

Quelqu’un a-t-il envie de commenter cette fibule béotienne ?

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De quoi se nourrissent les chevaux ?

J’ai regardé le thermomètre de la cuisine comme chaque matin et si je sais parfaitement que, malgré la date, l’hiver s’est répandu ici depuis plusieurs semaines,  les -12 degrés qu’il affichait m’ont fait réfléchir aux facultés impressionnantes d’adaptation dont le cheval peut fait preuve.

Mes deux chevaux ne rentrent jamais. Je les laisse en extérieur quel que soit le temps qu’il fait et ils ne s’en portent que mieux. Le corolaire est cependant évident: ils mangent beaucoup plus que la normale afin de compenser les pertes de calories induites par la température. Pour permettre ce type de contention qui, je le rappelle, est la plus adaptée à la santé des chevaux compte tenu de leurs besoins en mouvements, la qualité de l’air qu’ils respirent et leur vie sociale (on peut appeler tout cela comme on veut, on cherche en fait à reproduire au mieux les paramètres d’une vie en liberté…), il est nécessaire de s’organiser un peu sous peine de devoir courir après les animaux en quête de nourriture ou de confort bien au delà de l’espace qui leur avait été réservé.

Cela nécessite par exemple, à l’altitude où je vis, de faire des réserves en foin. Il ne faudra pas compter sur l’herbe en hiver dans la mesure où elle est simplement recouverte de neige. Je dois donc anticiper, comme pour n’importe quel animal dont je désire avoir la garde. Pour les chevaux, cela signifie faire du foin l’été ou l’acheter, le stocker et le distribuer selon les besoins lorsque les animaux n’ont plus accès à l’herbe naturelle. Comme il fait très froid, j’ai également recours au grain sous forme d’orge et d’avoine que je fais germer et que je distribue également chaque jour. Il va de soi que si je peux envisager de produire moi-même le foin, il est tout à fait exclu d’imaginer cultiver des céréales en suffisance à pareille altitude. Je précise tout cela pour vous obliger à imaginer cette situation somme toute assez simple dans le monde antique grec (sans les hivers certes, mais certainement moins riches en coopératives agricoles pouvant vous fournir le grain qu’aujourd’hui !).

Mais revenons un peu aux besoins élémentaires du cheval parce que c’est un point qui n’est que peu soulevé dans le cadre des études antiques.

Pour faire simple partons d’un cheval libre dans la nature: s’il doit se nourrir d’une herbe moyennement riche, il va devoir brouter entre 40 et 60 kg de jeune herbe si l’on compte le solliciter très légèrement. Étonnant non ? Surtout si l’on met de côté la vision quelque peu idyllique de nos vertes pâtures de montagne pour transposer notre réflexion sur le pourtour méditerranéen !

De quoi se nourrissent donc les chevaux de l’Antiquité et dans quelle mesure l’homme, dans le long processus de domestication, a-t-il influencé le comportement naturel du cheval ?

Pour nous mettre en appétit et lancer le débat, je suggère de partir des vers d’ Homère dans l’Iliade:

[...] Tel un étalon, trop longtemps retenu en face de la crèche où on l’a gavé d’orge, soudain rompt son attache et bruyamment galope dans la plaine, accoutumé qu’il est à se baigner aux belles eaux d’un fleuve. Il se pavane, il porte haut la tête; sur ses épaules voltige sa crinière; et, sûr de sa force éclatante, ses jarrets promptement l’emporte vers les lieux familiers où paissent les cavales.

Chant VI, 505-511

Orge

Avoine

Avant de commenter les aspects culinaires du texte, notons au passage que si les cavales —je comprends les poulinières et leur progéniture, paissent en liberté (puisque l’étalon peut les rejoindre), le mâle reproducteur est quant à lui maintenu en détention.

Les poulinières sont nourries à l’herbe alors que l’étalon bénéficie d’orge, ne serait-ce qu’en complément. Car le fourrage qu’il reçoit est forcément distribué à la mangeoire. Il s’agit soit de paille, soit de foin mais je crois que l’on peut éliminer l’herbe fraiche fauchée tant elle présente d’inconvénients et de danger de coliques pour le cheval à l’attache.

Dans l’esprit d’Homère, la meilleure nourriture pour le cheval à l’attache est donc le grain. En théorie, comme nous l’avons déjà vu, un étalon attaché, ne faisant par conséquent que très peu d’effort, pourrait se nourrir de 3 kgs d’orge par jour pour se maintenir en vie. C’est malheureusement sans compter les fibres nécessaires au transit intestinal. Le fourrage devait donc obligatoirement lui être fourni en complément. Gavé d’orge signifie ici que la nourriture principale de l’étalon est le grain et que le fourrage ne vient qu’en complément: cela conduit à penser que l’herbe fauchée et séchée, malgré les apparences, était d’un coût en travail bien plus important qu’on l’imagine pour les pays méditerranéens .  Il faut aussi certainement renoncer à imaginer des granges à foin. Le fourrage séché  était alors probablement conservé en meules. Mais en l’absence de véritables hivers, peut-être se contentait-on justement de grain pour les chevaux de prix et que l’on laissait tous les autres animaux à la pâture durant l’année entière. Quant aux poulinières, je pense que l’on peut déduire du texte qu’elles devaient être laissées en liberté afin qu’elles subviennent elles-mêmes à leur besoins. Cela ne doit guère nous étonner puisque si des juments sont attestées chez Homère comme chevaux de combats, les poulinières ne l’étaient en aucun cas. L’image suggérée par Homère au chant VI est donc indubitablement celle d’un élevage, dont le mâle reproducteur, probablement également utilisé comme cheval de combat, doit être immédiatement disponible pour son utilisateur et par conséquent maintenu attaché.

Les très nombreuses images dîtes du cheval à la mangeoire nous présentent probablement ces étalons. Et à bien y réfléchir, nous ne sommes pas très loin de l’image que nous fournit Kessel des écuries dirigées par le grand Toursène !

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Un peu de technique.

Avant d’aborder une question qui me tient à cœur, il me faut rapporter les précieuses indications du célèbre voyageur et homme de cheval qu’est Émile Brager. J’ai pu vérifier leur pertinence lors de mon voyage de plusieurs semaines en autonomie presque complète.  Ils me semblent donc représenter une bonne base de discussion.
Ils sont, pour ceux que cela intéresse, publiés dans: Techniques du voyage à cheval, Nathan, 2005, p. 377 ss.

La question est simple: quels sont les besoins énergétiques d’un cheval ?

La réponse est également très simple: tout dépend !
Le premier point dont tout le monde est conscient touche évidemment au type (on parle alors de race) de cheval. Les chevaux réputés rustiques seront évidemment moins exigeants que les athlètes de course.
Ensuite tout dépend également de la quantité de travail demandé: le bon sens vient ici à notre secours. Dernier point à souligner: tous les aliments n’ont évidemment pas la même valeur énergétique.
Comment donc s’en sortir ?

On utilise pour cela une unité abrégée UF, acronyme d’unité fourragère, qui permet en premier lieu, sur la base de mesures effectuées en amont, de déterminer les besoins énergétiques relatif au travail effectué en UF.

Besoins quotidiens (Brager, p. 378):

Pour un cheval de 450 kgs, par jour:

Entretien du cheval au repos:     3UF

Travail moyen: Entretien + 3UF= 6UF

Travail intense: Entretien + 5UF= 8UF

Travail exceptionnel: Entretien + 6UF= 9UF

On estime qu’il faut, pour un cheval de voyage, travaillant donc lentement mais longuement, entre 6 et 9 UF selon la race et les dispositions du cheval. Tout cela est bien joli mais finalement, où peut-on ce procurer ces fameux UFs ?

Teneur en UF de différents aliments (Brager, ibid):

Herbe verte, (de pré, de céréales)

Paille de céréale (blé, orge, [maïs ou riz, mais cela nous concerne moins pour l'antiquité !])

Légumes (carottes, betteraves. La première n’est cependant domestiquée en Iran qu’au Xème s. La seconde est peut-être connue au Vème s. par les Grecs):      0.15 UF/kg

Paille d’avoine

Canne à sucre (!)                                                                                0.25 UF/kg

Bon foin de pré, d’avoine ou d’orge coupé vert, de jeunes roseaux,

(c’est-à-dire déshydraté)                                                                  0.5 UF/kg

Tout grain de céréales ou de légumineuse,

Sucre pur                                                                                               1 UF/kg

On en conclu très rapidement qu’un cheval à l’herbe, ne faisant rien, a besoin pour sa subsistance d’au minimum 20kg d’herbe fraiche pour survivre. A noter encore qu’un cheval en liberté consacre au moins 12 heures à se nourrir. Cela laisse songeur tout cela non ? Je m’arrête là pour l’instant: le post risque de vous apparaître indigeste !

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Retour sur deux problèmes

J’ai reçu deux remarques d’Anne qui demandent, si ce ne sont des réponses, au moins un commentaire.

La première concerne le quadrupède du disque de Tégée. Ne disposant que de l’arrière-train de l’animal pour son identification, il faut reconnaître que l’entreprise n’est pas aisée. Langdon n’hésite en tout cas pas à l’attribuer à un cheval pour renforcer son discours. Samuel m’a fourni deux parallèles, encore que plus anciens, qui montrent que ce n’est pas une idée insensée:

Sur ces images, voir: I. Cornelius, The many faces of the goddess : the iconography of the Syro-Palestinian goddesses Anat, Astarte, Qedeshet, and Asherah c. 1500-1000 BCE, Fribourg, 2004.

Rappelons tout de même qu’il est difficile d’invoquer de tels exemples pour expliciter une pratique équestre: ce sont bien des déesses qui “dominent” le cheval et non pas une quelconque pratique acrobatique comme semble bien le montrer la coupe athénienne.

Voici deux autres exemples de divinités orientales debout, non pas sur un cheval, mais sur un lion. La première est un dieu ourartéen (Royaume de Van):

La seconde, datant du nouvel Empire est la déesse syrienne Qadesh, importée en Egypte pour devenir l’épouse de Min.

© Musée du Louvre / C. Décamps

Comme cela n’a que peu d’importance pour notre propos, je m’arrête là mais je relaie très volontiers les remarques de chacun à ce sujet si le débat devait se poursuivre.

La deuxième question que soulève Anne concerne la présence des poissons dans le répertoire géométrique argien. Car ce schème, associé au monde du cheval et plus particulièrement encore à la présence du Horse-Leader est, semble-t-il, cantonné à la production iconographique de cette région du Péloponnèse. Il va de soi que l’on ne saurait étendre la question impertinente de la présence de l’oiseau — comme agent de communication — à la nage improbable, sous le ventre du cheval, des poissons qui apparaissent de manière régulière dans le thème précité. J’explore en ce moment une piste qui mène — évidemment ! — à la mer. Quels rapports concrêts peut-on établir entre le cheval et l’élément marin ? Je ne compte évidemment pas aborder la question mythologique dans ce premier round, que je qualifierais volontiers d’observation, mais bien au contraire les rapports physiques et factuels que l’on peut mettre en évidence. Mais ce sera l’objet d’un autre post.

Quant à la dernière question d’Anne, relative à la précédente, elle concerne l’objet qui se trouve sous le ventre de l’autre cheval. De quoi s’agit-il exactement ? Je propose, à ce stade, d’y voir la représentation maladroite d’un tripode. Il sera cependant nécessaire d’apporter d’autre témoignages à l’appui de cette hypothèse… Qu’en pensez-vous ?

Par exemple, celui d’Ougarit présente des grenades qui pendent du trépied: ce n’est pas sans rappeler les “chaînes” qui semblent disposées le long des pieds du “tripode”:

Boardman, quant à lui, estime qu’il s’agit d’un joug et d’un timon pour le char auquel devaient être attelés les chevaux. J’ai un réel problème avec cette interprétation lorsque les chevaux se différencient clairement l’un de l’autre et qu’ils ont chacun leur meneur. Par exemple, voici deux cratères argiens (bien qu’influencés par le style corinthien, nous dit Boardman) qui posent à mon avis un problème si l’on essaie absolument d’y trouver des éléments de char. Il s’agit de la planche 43 du Courbin.

 

Je vous mets en sus les agrandissement des personnages de gauche de chaque vase:

La première observation que l’on peut faire relève de la simple observation: le motif n’est jamais tout à fait identique et ne semble en tous les cas pas encore “figé”: s’il s’agit de timons, ils varient singulièrement d’un cas à l’autre. De plus, si l’on accepte cette lecture, il faut se résoudre à imaginer un timon de bige, ce qui me pose un problème car il n’y a qu’un cheval par timon.

A noter que les deux chevaux sont des étalons. Mais celui du haut possède des parures (même un tapis de selle ?) qui pouvaient peut-être ressembler aux exemples ci-dessous:

Tous les chevaux présentés ici sont des Akhal Teké, originaire du Turkménistan et de l’Iran du Nord.

 

 

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Infos

A toutes et tous,

Comme je travaille en extérieur cette semaine, je serai certainement moins prolixe. Le maître des chevaux me trotte pourtant dans la tête et, s’il faut y voir un avantage, la situation me permettra de laisser décanter certaines facettes encore peu claires de nos investigations. J’ai relu l’article de Susan Langdon, The return of the Horse-Leader, AJA (93), 1989, et contrairement à mon souvenir, l’article soulève pour nous plus de questions qu’il n’en résout. A méditer donc — dans le froid, puisque le thermomètre affiche chez moi ce matin -14.2°.

Même les chevaux ont parfois froid:

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Le pied du tripode d’Olympie

Sam m’a envoyé la photo du tripode dont parle S. Langdon. Je vous le soumets ici mais à titre de curiosité tant il me semble douteux de mettre en parallèle l’image du voltigeur debout sur les reins de son cheval et celle du trépied.

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Les leçons d’Hérodote

Celui qui l’emportera et se montrera le plus fort prendra, comme il est juste, pour l’emmener chez lui, la femme avec tous les trésors. Et puis, ayant conclu un pacte loyal de bonne amitié, vous demeurerez dans votre Troade fertile, tandis qu’ils reprendront la route de leur Argos nourricière de cavales, de l’Achaïe aux belles femmes.

Iliade, III, 75

Malgré la familiarité que l’on peut entretenir avec certains textes, il serait bon parfois — pour peu que l’on puisse s’en accorder le temps ! — de reprendre l’ouvrage et l’aborder à la première page comme s’il s’agissait de déflorer le texte pour la première fois. Il se trouve que les expériences accumulées et les savoirs nouvellement acquis ne permettent jamais d’aborder le paysage littéraire en question de manière totalement innocente, mais la démarche présente l’incroyable avantage de replacer l’oeuvre dans son essence originelle.

Je me suis fait cette réflexion ce matin en reprenant Hérodote, livre I, chapitre 1.
Voici ce que dit notre auteur sur l’origine de l’animosité séculaire entre la Grèce et l’Asie:

En Perse, les chroniqueurs attribuent aux Phéniciens la responsabilité de la querelle; ce peuple, disent-ils, venus de la mer qu’on appelle  Érythrée jusqu’à la nôtre, sitôt installé dans la contrée qu’ils habitent encore aujourd’hui, se lança dans de lointaines navigations et, parmi les pays où ils transportaient les marchandises de l’Égypte et de l’Assyrie, il y eût en particulier Argos. A cette époque Argos avait à tous égards la première place dans le pays que l’on nomme à présent la Grèce. Arrivés sur ce territoire, les Phéniciens cherchèrent à placer leurs marchandises.

S’ensuit le rapt d’Io, fille du roi d’Argos qui se fait emmener par les Phéniciens en Égypte. Quelles pouvaient bien être ces marchandises ? On ne saurait encore répondre mais retenons qu’aussi loin que puisse remonter Hérodote dans les archives perses, c’est-à-dire les annales assyriennes, Argos fut visité (à la génération précédant la guerre de Troie selon notre Enquêteur) par les Phéniciens qui y firent commerce. Jusque là, rien de bien nouveau: on sait par l’archéologie que les Phéniciens menèrent leur expéditions commerciales sur tout le pourtour méditerranéen mais, ce qui m’intéresse ici, c’est l’importance donnée à Argos non seulement par les Phéniciens qui la choisirent comme comptoir mais aussi par les Annales qui ont enregistrés ces faits et par Hérédote qui ouvre son récit par ce fait précis.

Le fait pourrait paraître anodin si nous ne connaissions pas l’importance que représente Argos dans nos enquêtes hippologiques. Des cités qui se sont déplacées pour introduire le fer et le feu dans la sainte Ilion, Argos est la seule à être aussi souvent qualifiée de nourricière de cavales. Nombreux sont les auteurs, à commencer par Courbin, plus récemment Sauzeau, qui se sont demandés quels rapports entretenait la cité du Péloponnèse avec le cheval au VIIIème siècle, tant l’animal se trouve présent dans toutes les représentations picturale de l’époque.

Durant la guerre de Troie, Argos avait incontestablement, aux côtés d’autres peuples grecs bien précis (les Eubéens notamment), creusé l’avance qu’elle détenait sur les autres régions en matière d’élevage. Comment ? D’où lui venait cette réputation et, par là, ces connaissances ? Faut-il mettre en relation le savoir hippologique, non pas comme l’ont toujours relié les auteurs modernes à la qualité des pâturages (les plaines alluviales d’Argos, la plaine Lélantine, quelle étrange idée…!) mais au contact de peuples dont la tradition équestre possédait quelques siècles d’avance ?

Parmi les représentations picturales de M. Horses-Leader figurent en très bonne
place les représentations argiennes. Nous y reviendrons certainement mais en attendant, en voici un exemplaire.

 

 

 

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Poste hongroise ou raid kirghize ?

Je présente aujourd’hui une coupe du VIIIème (740-720) du Los Angeles County Museum of Art, Hans Cohn Collection (1992.152.2). Si vous désirez consulter le commentaire du catalogue d’exposition, je vous prie d’aller prendre note des références bibliographiques à la fin de ce post.

Elle a été produite à Athènes et le décor s’installe à l’intérieur de la coupe: c’est en buvant le vin que l’image ainsi se dévoilait. A noter que le décor extérieur ne présente que des décors géométriques non figuratifs.

Il est dit que ce type de coupe s’inspire de bols en bronze de la côte syro-phénicienne, importés en Grèce — mais également en Crète, à Chypre et même en Italie — dès la fin du IXème et durant le VIIIème siècle. Les potiers grecs s’inspirent donc du type mais il faut admettre dans le cas présent que si celui-ci est bien attesté, je n’ai à ce jour aucun parallèle à proposer dans l’imagerie orientale.

Mais peut-être pourrez-vous combler cette lacune ?

Il existe au moins deux autres attestations, l’une à Olympie sur un trépied de bronze, dont je n’ai encore pas l’image et l’autre à Tégée sur un petit disque de bronze. Ces deux images ont permis de manière assez audacieuse de fixer la thématique de ces images dans un cadre divin, sur la base — il faut l’admettre, de leur modèles orientaux (présence d’une divinité sur un animal).

 

Le petit disque en bronze de Tégée

Si la présence du cheval n’est que peu contestée sur le disque de Tégée, la figure humaine en revanche soulève plus de questions. On ne peut pas déduire la position de la main  droite et conclure qu’elle tenait forcément les rênes. Quant à la main gauche, elle semble brandir une grenade mais avec un peu d’imagination, cela pourrait tout aussi bien être autre chose. La position haute de la main a servi d’argument pour souligner le caractère divin de la scène. A noter encore la présence de l’oiseau.

Mais revenons à notre coupe initiale. Finalement peu importe l’interprétation globale de l’image: qu’elle présente une procession liée au culte des morts (?) ou qu’elle mette en scène une prouesse guerrière et cavalière, le peintre a délibérément représenté les cavaliers dans une position que l’on classerait aujourd’hui dans la discipline de voltige équestre.

Ce qui m’intéresse, c’est de montrer ici encore une fois les compétences indéniables des cavaliers de la Grèce géométrique. Pour peu que l’on ait un jour la même scène mais figurant deux  ou quatre chevaux, et nous aurions les premières représentations de poste hongroise connues au monde !

Il faudra que l’on aborde tôt ou tard la question de l’objet que tiennent les cavaliers mais pour l’instant, c’est la petite récréation qui nous attend. La video ci-dessous présente une petite prouesse kirghize qui n’est pas sans éveiller de nouvelles questions pour le sujet qui nous occupe. Vous y verrez des cavaliers au bras levé: cela signifie-t-il pour autant que les images se placent ainsi d’elles-mêmes dans un cadre divin ?

 

Sur cette coupe: cf. From Pasture to Polis, Art in the Age of Homer, Susan Langdon ed., 1993, p. 64 ss.

 

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Réflexion matinale

Bien sûr, la démarche me semble intéressante: sinon, je n’y passerais pas tout ce temps.

Mais je me suis quand même mis tout seul en garde ce matin: il y a forcément, dans les métiers de l’histoire une tendance naturelle à fouiller dans le passé pour y trouver ce qui nous est le plus agréable. En l’occurrence, je me suis avoué que d’imaginer l’homme grec du VIIIème siècle en prototype de La Guérinière, d’un Baucher, d’un Beudant ou même d’un Tom Dorrance me rendait plus joyeux que de les imaginer en sergent-major d’armée, montant pour la première fois sur un cheval parce qu’il en décèle l’inestimable côté pratique : sa choucroute de midi l’indisposerait ainsi certainement moins que s’il avait à marcher pour rejoindre son cantonnement…

C’est en me remémorant les cavaliers que je fréquente que je me suis souvenu de l’incroyable diversité d’approche, de la sensibilité la plus extrême (virant parfois à l’enfantillage, je vous en fait le serment !) à la violence la plus crasse d’un crétin mal dégrossi par la vie.

Les Grecs ne devaient pas être différents. Alors que faire ?

Tenter de trier parmi les documents et donner un tableau le plus objectif possible. L’acquisition de savoirs ne s’est assurément pas faite de manière uniforme parmi les cités de l’Hellade et j’ose espérer que certaines ethnies ont pu développer l’art équestre au contact de peuples ayant quelques siècles d’avance dans la pratique de la douceur au service du dressage.

Mais j’ancre fermement dans mon cerveau que la domination par la force a certainement dû, comme aujourd’hui, être le recours ultime de la majorité, étant entendu qu’il n’est pas donné à chacun de se faire ou de parler cheval.

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Les leçons de Xénophon

 

Xénophon

Xénophon nait en Grèce vraisemblablement en 426, une année après Platon. Vers 380 (?) il rédige son Art équestre, ouvrage destiné à convaincre ces concitoyens d’avoir à sa disposition une cavalerie.

Noua avons donc fait un saut important dans le temps, à peine moins de 4 siècles séparant le canthare aux cavaliers des écrits de Xénophon.

L’ouvrage est cependant rédigé par un fin connaisseur du cheval et le traité se trouve ainsi receler une somme non négligeable d’informations sur les relations, toutes aussi pratiques que morales, que pouvaient entretenir l’homme grec d’alors avec cet animal puissant, “rendant les services les plus utiles”, mais qui devait rester pour bon nombre de ses concitoyens quelque peu mystérieux. Il est donc d’un intérêt tout particulier pour l’objet de nos investigations.

Avant lui, un certain Simon (Art équ. I, 1) a rédigé un ouvrage hippologique, Sur l’extérieur et le choix des chevaux, dont il ne reste que la mention et quelques lignes conservées mais dont nous ne savons pas la date. Plus haut encore, c’est en Orient qu’au XVème siècle avant J.-C., Kikkuli— mitanien d’origine — rédige dans le royaume hittite un Art de soigner et d’entraîner les chevaux, (également édité en anglais) qui nous est parvenu au début du XXème siècle sur des tablettes cunéiformes.

Ces traités dans leur ensemble nous confirment que les méthodes ont finalement peu changé et que les principes appliqués aujourd’hui dans le domaine équestre ont depuis très longtemps été formulés par des hommes de cheval: il en ressort que leur étude est particulièrement féconde et c’est pourquoi je proposerai, à l’avenir, quelques passages à commenter selon l’humeur ou les circonstances du moment.

Pour faire écho aux commentaires rédigés hier sur le petit canthare et les compétences en haute école de nos cavaliers, j’aimerais donner aujourd’hui un passage de Xénophon qui précise combien nous aurions tort d’imaginer les anciens réduisant leurs relations au cheval par un rapport de force uniquement (car on est tout de même en droit de se poser certaines questions lorsqu’on examine quelque mors antique ayant passé par la bouche de ces chevaux…)

Voici:

Art équestre, XI, 5-6

Mais nous estimons, nous, que la meilleure des leçons c’est, comme nous le disons toujours, si l’obtention d’un soulagement de la part du cavalier, lorsque le cheval s’est plié à sa volonté, vient après dans tous les cas. Car ce que le cheval accomplit par la contrainte n’est, comme le dit Simon, ni su ni beau; c’est exactement comme si l’on contraignait un danseur par la cravache ou l’aiguillon; homme ou cheval sous un pareil traitement, auraient bien plus une attitude disgracieuse que des gestes élégants. [...]

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Sur un petit canthare.

Je vous propose aujourd’hui d’examiner un petit canthare grec, daté de la fin du VIIIème siècle.

Je n’ai malheureusement pas de photo présentant la face B mais qu’on s’en tienne pour l’instant aux informations que nous fournit cette image magnifique.

Bien sûr, on peut se limiter à dire que le vase présente deux cavaliers se suivant, relativement maladroitement représentés d’ailleurs, mais ne laissant aucun doute ici sur l’utilisation du cheval. Or, pour cette période, les deux textes majeurs (Homère et Hésiode) sont plutôt avares de commentaires sur l’action de monter un cheval. Si vous interrogez les cavaliers de votre entourage, je parie que pas un n’oserait affirmer que la maîtrise de l’attelage, donc du dressage des chevaux, ait pu se faire sans la maîtrise de l’homme montant sur le dos du cheval. Nous verrons qu’il ne s’agit certainement pas d’une position phiosophique mais d’une question bien pratique…. Pourtant, certains auteurs refusent encore de donner à l’équitation — le fait donc de monter un cheval et non l’atteler — la place qui me semble devoir lui revenir à ces hautes époques.

Sauf que là, l’attestation est sans ambiguïté: on monte les chevaux à la fin du VIIIème siècle, en tout cas à Athènes, très vraisemblablement dans d’autres régions de la Grèce. Première indication qu’il convient de souligner.

Regardons de plus près maintenant. J’ai dit plus haut “maladroitement représentés”: peut-on confirmer cette appréciation ?

Commençons par examiner les deux cavaliers, en particulier celui de gauche parce que mieux conservé. Remarquez sa posture, le buste extrêmement droit, les poignets à même niveau, l’un tenant les rênes, l’autre la baguette (cravache ? fouet ?), les reins étant très légèrement cambrés. Aucune arme n’est visible et je ne crois pas que les cavaliers soient casqués. On remarquera que, tardivement, les rois  auront la même attitude ostentatoire de monter à cheval en arborant le sceptre du pouvoir:

Quant au militaire, il exhibera le sabre:

Revenons à notre canthare. Le cheval de gauche est dit en mains à savoir que le cavalier n’exerce aucune pressionpour lui maintenir le chanfrein presque à la verticale, cédant complètement à la main du cavalier, l’encolure très arrondie. Si le peintre l’avait représenté avec la bouche légèrement ouverte, on aurait même pu indiquer que le cheval était en cession de mâchoires , c’est-à-dire totalement soumis à la main du maître. De la haute école donc. Mais cela ne s’arrête pas là: observez les pieds du même cheval !

Serait-il au piaffer ? Sans doute non, car alors l’un de ses antérieurs aurait une cassure nettement plus marquée. Il est cependant clair que le peintre à cherché à montrer un mouvement très particulier que nous ne pouvons interpréter tout à fait faute de pouvoir identifier de manière sûre l’antérieur droit du gauche. Mais l’attitude engagée semble être volontairement exprimée. Je dirais donc que l’allure est le trot. Mais un trot lent, contrôlé qui n’a rien d’une préparation de galop.

Il convient donc de réviser notre jugement quelque peu hâtif: le peintre a pris un soin extrême à représenter une procession de cavaliers qui n’ont rien à envier aux grands écuyers des XVIII et XIXème siècles de notre ère. On me rétorquera encore certainement que la position des cavaliers, très en arrière sur les reins du cheval, n’a rien de très académique: je me demande s’il ne s’agit pas d’une question d’équipement. Autant que je le sache, la selle n’est attestée sous aucune forme que ce soit à ces hautes époques. Cette position ne résulte-t-elle pas d’une équitation visant à soulager le dos du cheval ? Quoi qu’il en soit, l’art équestre est sans aucun doute déjà singulièrement développé et il faudra se demander quelles sont les montures qui permettent ce travail et où les Grecs ont-ils pu s’initier à cet art.

Au delà des mots, jetez un coup d’oeil à la video qui se trouve à la fin de ce post. Ce qui m’intéresse surtout, au-delà du discours, ce sont les images à partir de le 9ème minute. Sautez tout le reste si vous n’avez pas le temps de tout regarder !

Considérez cela comme une petite récréation instructive sur le dressage… et sur les représentations du pouvoir.

 

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Communication à Aigina

Frédérique a parlé de sa recherche sur le langage des oiseaux, ajoutant qu’il leur arrivait parfois de parler “cheval”.

Je ne sais très bien ou cela peut nous mener mais j’aimerais proposer — avec votre aide, vous aller le voir— la mauvaise photo d’une cruche repêchée dans mes innombrables dossiers astucieusement disséminés dans mon disque dur. Je dis cela parce qu’à part la provenance (Egine) et la date induite (sans grand risque: dernier quart VIIIème ?), je n’ai aucune idée de lieu de publication (Sam ou Anne vont nous aider, j’en suis sûr…) ni du contexte de trouvaille (vraisemblablement une tombe).

Or voici:

Le panneau principal nous offre une nouvelle image du Horse-Leader. Il n’a pas d’épée mais se trouve peut-être casqué. Sur sa tête a pris position un oiseau. L’un des chevaux est peut-être un étalon mais je ne puis l’assurer. Remarquez les longes qui n’exercent aucune pression sur la bouche des chevaux: ils ont complètement cédé et pour un peu, on aurait même dit qu’ils sont au rassemblé (acte consistant à faire passer les postérieurs du cheval sous sa propre masse tout en maintenant son équilibre) sans aucune contrainte physique de leur maître. On imagine presque, dès lors, que le maître les dirige à la voix. Le peintre a choisi l’oiseau pour exprimer le chant du maître à ses chevaux.  Ce qui est donc mis en avant, me semble-t-il, ce n’est ni la puissance guerrière (un héros prêt à monter sur son char et emmené par ses chevaux à la bataille sanglante) ni la puissance matérielle (possession et entretien de deux chevaux), mais bien sa capacité à les contenir, à les mouvoir de sa voix. Un horse-leader ippodamoio dirait Homère, non par le fouet ou l’aiguillon, mais bien par la voix. Quel relief singulier prend soudain notre puissant guerrier, héros de bataille dont les exploits sanglants appellent à être chantés pour la postérité ! Quelle humanité , ai-je envie d’ajouter !

Dans le registre inférieur, deux hommes  palabrent (?), négocient (presque tendancieux, mais j’assume) l’un avec l’autre tandis qu’un cheval (jeune ?, une pouliche ?)  à la pâture se tient à quelque distance, tout curieux. Le suit un oiseau.

Faut-il, comme il est d’usage, d’imaginer que les deux hommes en viennent “aux mains”, se battent ? Personnellement, je n’ai pas trop envie tant la scène semble s’inscrire dans un cadre quotidien, naturel du pré dans lequel paissent les chevaux. Je souhaiterais ainsi que l’objet de leur discussion soit justement la pouliche en retrait.

L’homme qui parle au chevaux dans le langage des oiseaux ? Je suis sûr d’avoir lu cela quelque part: n’avez-vous pas une idée ?

En tous les cas, je suis certain qu’il y aura bientôt une toile de Frédérique sur cette question, n’est-ce pas ?

Mais dites-moi ce que vous en pensez, vous !

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